Biographie

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Par ANDY MORGAN 

Tout commence quand un groupe d'amis partageant un rêve commun décident d'ouvrir un café dans le quartier Matonge à Bruxelles, lieu de rencontre des immigrés originaires du Congo et d'autres régions d'Afrique. Ce lieu est baptisé "Le Mukalo" : la vieille dame congolaise qui vend des sandwiches dans l'immeuble est originaire du petit village de Mukalo, dans la région du Kasaï, au Congo.

Au cœur du projet, deux aventuriers, Michel Winter et Stéphane Karo, tous d'eux d'origine hongroise et fous de musiques sortant des sentiers battus. Au sein d'un groupe, Les Djinns, ils jouent de la musique arabe, tant classique que populaire. "Tu n'en as jamais entendu parler", me dit Michel Winter vingt ans plus tard. "On était le groupe à résidence du Mukalo. Les deux serveuses marocaines chantaient et dansaient avec nous. Il y avait un joueur d'oud, et moi je jouais de la clarinette et différents instruments à vent marocains. Après quelques années, le Mukalo a fait joyeusement faillite : on s'amusait bien mais on n'avait pas trop le sens des affaires. Je ne sais pas lequel de nous était le plus fou, ça dépendait de l'heure de la journée, j'imagine !"

C'est en cherchant de la musique pour étoffer le répertoire des Djinns que Stéphane et Michel tombent sur le CD d'un groupe de musiciens tziganes roumains. Ça tombe à pic : Stéphane est sur le point de partir en vacances en Roumanie. C'est l'année qui précède la chute du régime de Ceaucescu. On lui dit qu'il est fou de se rendre dans ce pays en désintégration, en proie à des convulsions sanglantes. Mais Stéphane n'hésite pas une seconde et découvre au village de Cléjani une extraordinaire tradition de musique tzigane, vivante, vibrante, non souillée par la nostalgie ou l'industrie du tourisme historique. Stéphane enregistre le groupe et, de retour à Bruxelles, fait écouter la bande à Michel.

Ils sont enthousiasmés par la virtuosité folle qui se dégage de cet enregistrement. Après la révolution roumaine de 1990, ils retournent à Clejani et son vivier de plus de 200 musiciens, et assemblent un groupe qu'ils font sortir de Roumanie pour une première tournée européenne. L'orchestre est baptisé le Taraf de Haïdouks (signifiant à peu près "la bande de brigands").

"Les choses se sont enchaînées, comme toujours," se souvient Michel. Avec le succès explosif du Taraf, Michel et Stéphane deviennent une des équipes de managers les plus actives du circuit musical global. Au cours de la décennie suivante, tournées, documentaires télé, disques, films, musiques de films vont se succéder à un rythme effréné. Les Taraf de Haidouks collaborent avec Yehudi Menuhin, le réalisateur Tony Gatlif, et en 2000, figurent en tant qu'acteurs et musiciens dans "The Man Who Cried", avec Johnny Depp, Christina Ricci, Cate Blanchett et Harry Dean Stanton. Depp s'entiche du Taraf et présente un BBC Award for World Music au groupe en 2002.

Dès 1992, Michel déplore le cauchemar kafkaïen du processus d'obtention des visas pour des musiciens dont la culture, la nationalité et la couleur de peau ne correspondent pas à la notion européenne du voyageur "désirable". Stéphane et lui n'ont jamais été du genre à s'intéresser à des groupes "évidents" ou faciles à gérer : Purna das Bauls (musiciens bauls du Bengale), Kocani Orkestar (un autre orchestre tzigane, de Macédoine), Tartit Ensemble (groupe traditionnel Touareg formé dans des camps de réfugiés en Mauritanie), Kuba Ensemble (musiciens judéo-musulmans d'Azerbaïdjan), Mahala Rai Banda (tziganes du ghetto de Bucarest et fanfare militaire de l'armée roumaine), Konono No.1 (virtuoses des bidonvilles de Kinshasa, RDC), Kasaï Allstars (musiciens traditionnels de la région du Kasaï, au Congo). Le moins qu'on puisse dire est que cette liste n'évoque pas le stéréotype du manager diabolique ou du gentil dilettante.
En 1996, Mukalo change de nom et devient Divano Production.

Pendant ces deux décennies d'activité débordante, Stéphane et Michel travaillent en collaboration étroite avec le label belge Crammed Disc, partenaire constant et inventif qui produit les albums de Taraf of Haidouks, Tartit Ensemble, Konono No.1 et Kasaï Allstars. L'ingénieur du son et producteur Vincent Kenis est au cœur du processus créatif de l'enregistrement des groupes. Divano devient une des sociétés de management et de production travaillant avec des musiciens non-rock/pop et non-originaires d'Europe et d'Amérique du Nord les plus en vogue du circuit. Leur liste de récompenses, films, albums, tournées et collaborations est longue et impressionnante. En 2008, les divergences commencent à apparaître dans la relation entre les deux membres fondateurs, chose sans doute inévitable dans le contexte du combat incessant qu'ils s'acharnent à mener depuis vingt ans pour la promotion de musiques obscures.

La séparation inévitable finit par avoir lieu, et Michel quitte Divano pour former une nouvelle société avec sa compagne Isabelle van Oost, qui vient de rentrer en Belgique après avoir vécu trois décennies à Sao Paulo. Fidèles à leurs origines et après consultation de leurs amis musiciens congolais, Michel et Isabelle décident d'appeler la nouvelle société Mukalo Production. La liste des groupes qu'ils managent est initialement constituée de Konono No.1, Kasaï Allstars et Tartit Ensemble. Mais ils s'occupent aussi d'un nouveau groupe de Kinshasa qui connaît une ascension fulgurante. Staff Benda Bilili est un groupe de musiciens de rue, dont certains sont handicapés par la polio depuis leur enfance. En 2009, ils remportent le WOMEX Artist's Award et "Benda Bilili", un documentaire relatant leur aventure, est acclamé au Festival de Cannes en 2010.


"Notre but est de promouvoir la musique que nous aimons", dit Michel avec la simplicité et la franchise qui le caractérisent. "Ce ne sont pas spécialement des musiques en vogue, mais elles sont originales, par la manière dont elles sont jouées ou le mode de vie et la culture qu'elles incarnent. Nous ne cherchons pas par principe des artistes inconnus, mais nous nous retrouvons toujours avec des artistes qui, au départ, ne suscitent pas beaucoup d'intérêt dans leur pays d'origine. C'était le cas du Taraf de Haïdouks, par exemple. Mais pour nous, ces groupes ont une signification et un potentiel universels, même si ce potentiel n'est pas nécessairement énorme. Notre but est simplement de mieux faire connaître ces groupes, de les faire apprécier d'un grand nombre de personnes dans le monde entier."

La scénographie est une préoccupation majeure de Mukalo, et c'est ici que l'expérience d'Isabelle en matière de création de décors et d'éclairages s'avère indispensable. "Souvent, et surtout dans le circuit de la world music, les groupes sont plus ou moins balancés sur un podium et personne ne se préoccupe de ce qui les entoure," explique Michel. "Je trouve ça dommage, car on peut faire beaucoup de choses pour rehausser leur présence. Je ne parle pas de grosses mises en scène, mais de choses simples, sobres, qui décuplent l'impact scénique. Nous avons créé des décors et des plans d'éclairage pour Konono, Staff et Kasaï Allstars."

À l'exception de Tartit Ensemble, tous les groupes de Mukalo sont originaires de Kinshasa. C'est Crammed Disc qui a demandé à Michel de se rendre à Kinshasa pour rencontrer Konono No.1. "Kinshasa regorge de diamants, des vrais, mais aussi de diamants musicaux," dit Michel. "Dès qu'on quitte les sentiers battus du soukous, ndombolo et consorts, les choses deviennent plus intéressantes et intimes. Rares sont les managers et producteurs qui prennent la peine de se rendre là-bas et de regarder autour d'eux. Le Congo a pourtant toujours été une sorte de pépinière musicale pour l'Afrique."

Un des objectifs initiaux de Mukalo est d'encourager un transfert de compétences en matière de production musicale, enregistrement, marketing et merchandising vers l'Afrique. En collaboration avec Konono No.1, Mukalo a créé Le Cabaret Sauvage, un espace de répétition et de concert dans le quartier Ndjili de Kinshasa, où les groupes de Mukalo peuvent travailler et se retrouver. Michel et Isabelle ont le projet d'organiser des cours de techniques d'enregistrement, d'éclairage et de création de décors à Kinshasa et cherchent des financements auprès d'organisations internationales et autres sources. Ils engagent des étudiants des écoles d'art locales pour créer et produire des T-shirts et autre merchandising pour Staff Benda Bilili. Les débuts sont modestes, mais l'intention est claire : à terme, l'Afrique doit posséder, produire et contrôler le fruit de sa culture. "Aujourd'hui, il n'y a rien à Kinshasa," soupire Michel. "La situation était meilleure il y a vingt ans. Elle s'est détériorée et nous voulons contribuer à la redresser."

Michel, Stéphane, Isabelle, Crammed, Vincent Kenis sont des acharnés qui luttent pied à pied aux marges de l'industrie musicale, où l'argent est relativement rare et où les problèmes liés à l'obtention des visas, l'effondrement des ventes de disques, la précarité de l'infrastructure africaine et autres défis sont durement ressentis.

Dans ce métier, rien ne sert de courir. "On se lance avec beaucoup d'enthousiasme, puis à un moment... pan ! On tombe sur tous ces problèmes, qui deviennent de plus en plus lourds," dit Michel. "Tout ça constitue une sorte d'injustice objective, mais ne doit pas freiner le désir de travailler avec ce genre de groupes, du Congo ou d'Afrique. Ce serait une double injustice. Je sais que certains préfèrent ne pas se compliquer la vie. Je n'ai jamais fonctionné comme ça et je n'abandonne jamais. J'en suis incapable. Une fois qu'on s'est mouillé, qu'on a rencontré des gens et qu'on s'est lié d'amitié avec eux, il est impossible de renoncer."

Andy Morgan.